La Médiation avec les usagers de la santé
Plaintes et contrôles dans les ESSMS : approche transformative et médiation
Plus personne n’ignore les ESSMS depuis la tourmente médiatique qu’a connu le secteur des EHPAD ces derniers mois. C’est déjà cela !
Oui, le vieillissement concerne tout le monde ; oui, la dépendance arrive à tous ceux qui ne décèdent pas précocement de maladie ; oui, la dépendance coûte, que ce soit en institution ou à domicile ; oui, la vie des proches se complique ; oui, le travail des aidants professionnels est lourd.
Non, les plaintes de plus en plus nombreuses des familles ne sont pas une fatalité ; non, les contrôles des administrations de plus en plus sévères ne sont pas une fin en soi.
Les résidents et leurs familles ressentent naturellement une forme d’inquiétude, voire d’insécurité dans la prise en charge en soins et dans l’attention portée à l’hygiène et à la qualité de vie. Faute d’être suffisamment et rapidement écoutés et rassurés, ils adressent leurs plaintes à l’administration ou à l’autorité judiciaire, parfois sans même passer par la direction de l’établissement.
Les services de l’administration (ARS, Conseils Départementaux) en sont saturés et ne peuvent plus les traiter. Ceux-ci intensifient et systématisent leurs contrôles, comptant sur la prévention globale plutôt que sur la gestion curative de situations individuelles. Leurs process, dits « contradictoires », reposent sur des grilles qui leur sont propres, qui ne laissent en fait aucune place à la collaboration autour d’objectifs partagés avec les équipes des établissements, conciliant sécurité, qualité et valeur ajoutée.
Alors que ce secteur était l’un des plus attractifs en termes d’emplois et de formations qualifiantes, il devient un secteur à l’image détériorée, épinglé par certains media aux titres chocs, abandonné des candidats à l’emploi : on ne trouve plus ni médecins, ni infirmiers(ères), ni aides-soignants(es), ni cuisiniers(ères), ni directeurs(trices),….
Parler d’approche transformative, c’est penser et agir pour ne plus subir ces phénomènes. C’est constater que le secteur peut encore moderniser sa gestion et son management.
C’est croire, fondamentalement, aux vertus du débat et de la critique pour changer les choses dans un sens plus qualitatif et plus efficace à la fois.
D’abord en écoutant.
Cela suppose qu’il y ait une parole. La parole du malade, de la personne fragile, la parole de ses proches, la parole des équipes de professionnels. On ne va pas lister ici tous les moyens que l’on a « formatés » et imposés aux ESSMS pour recueillir la parole de la personne vulnérable (projet personnalisé, recueil de données personnelles, Conseil de Vie Sociale, Commissions Restauration,…) ; c’est inutile, puisque finalement, rares sont les cas où l’on écoute véritablement la personne ; c’est-à-dire où on lui donne tous les moyens de s’exprimer, même quand elle a perdu l’usage de la parole, où l’on sera là pour l’entendre à chaque changement d’humeur, de sentiments, d’idées, de propositions.
Alors bien sûr, on sera confronté à un manque de temps ; mais avant d’en être là, nous pouvons parcourir beaucoup de chemin en organisation, moyens, outils pour donner un espace naturel d’expression à tous les résidents (mettons déjà en place les aides basiques à la compréhension : « FALC »[1] et « COT »[2] !).
Les professionnels, quant à eux, ont beaucoup à gagner à se former à « l’écoute » ; des formations portant sur le contenu et non pas sur la fonction : apprendre à bien écouter, non pas parce qu’il s’agit d’une recommandation professionnelle politiquement correcte mais pour découvrir la liberté et le bien-être que provoquent la parole et sa bonne réception, autant pour l’usager que pour le professionnel qui s’en trouvera, en retour, mieux écouté aussi.
Puis en valorisant.
Les demandes et les réclamations qui sont exprimées, avant de devenir des plaintes, doivent être valorisées par l’ensemble des personnels de l’établissement. Une réclamation n’est pas une attaque, encore moins une sanction. Que ce soit auprès des clients ou auprès des collaborateurs, porter un regard positif sur les réclamations est un moyen naturel d’améliorer le service prodigué et la qualité de vie et de travail dans l’établissement (pourquoi, par exemple, ne pas gratifier les collaborateurs qui recueillent les plaintes et les traitent, au moins partiellement, en allant eux-mêmes entendre la personne insatisfaite ?).
Valoriser c’est aussi traiter à la hauteur des attentes, la réclamation exprimée ; une parole attend une réponse ; valoriser la gestion des plaintes c’est accuser réception sans attendre, et échanger pour comprendre.
Enfin, en agissant.
Cela commence par tracer et répertorier ces demandes quotidiennement et les analyser. La tendance naturelle est de nuancer, voire de nier la cause d’insatisfaction, ou bien de remettre en question la parole du plaignant en arguant de sa fragilité. Si bien qu’il ne reste que peu de plaintes « en cours », et que les personnes âgées ne formulent plus de réclamations.
L’objectif doit être, au contraire, de s’obliger à remettre en question le fonctionnement et formuler une proposition qui est de nature à « transformer » la relation (déjeuner avec une famille et son parent, lorsque celle-ci se plaint régulièrement de la qualité de la restauration ; l’effet est immédiat ! si vous n’aimez pas, vous agirez ! si à l’inverse vous trouvez cela correct, il est vraisemblable que vous aurez passé un bon moment avec cette famille et que votre relation en sera améliorée…même si ce n’était pas un repas 3 étoiles !).
Certes, des dispositions ont été prises pour que les « usagers » trouvent des interlocuteurs tierces « hors les murs » : Personne Qualifiée (loi du 2 janvier 2002) ; Représentants des Usagers (loi HPST de 2009); Personne de Confiance (loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement de 2015) ; Médiateur de la Consommation (Commission d’évaluation et de contrôle de la médiation de la consommation de 2019).
Mais sans cette volonté de « transformation » par les professionnels des établissements eux-mêmes, partagée avec les familles, on en revient à cocher des cases pour avoir rempli ses obligations.
Quelle évaluation faisons-nous de l’efficacité de ces dispositions et du recours à ces intervenants ; quel en est le niveau de satisfaction des clients et la qualité de vie qu’ils en éprouvent ?
Le sens des choses, l’attente fondamentale c’est la relation, l’échange, la connaissance et la reconnaissance mutuelle.
C’est bien d’un état d’esprit nouveau dont nous parlons et dans lequel nous invitons les acteurs du secteur des ESSMS à s’inscrire ; un état d’esprit qui se décline en démarche globale de partenariat entre l’usager et l’institution[3]. Un partenariat d’abord fondé sur des échanges personnalisés.
Développer la médiation entre usagers et institutions dans ce secteur c’est replacer les motifs de plaintes et de contrôle sous un angle relationnel. Le grand âge ou le handicap sont des situations de vie particulièrement sensibles et critiques pour la famille ; insuffisamment préparée, celle-ci se trouve soudain dans un état de fragilité, que ce soit psychologiquement, matériellement ou financièrement. C’est tout l’environnement relationnel qui se transforme ; les relations existantes doivent s’adapter et certaines disparaissent pour laisser place à de nouvelles :
- relations entre l’institution et les personnes âgées ou handicapées
- entre l’institution et les familles (ou tuteurs)
- au sein de la famille, avec son parent/enfant
- au sein des équipes de l’établissement, auprès du résident
- entre les équipes et la direction de l’établissement
- entre l’institution et l’administration,...
Ces relations sont vivantes et délicates, il est donc naturel qu’il y ait des tensions. Dans la plupart des cas elles résultent d’un manque flagrant d’informations et d’échanges, avant de reposer sur des faits objectifs. Les cas exposés en médiation par les directeurs d’établissements ou d’associations-groupes d’appartenance, par les familles ou associations d’usagers, par les personnels, voire par l’administration elle-même, sont variés : sécurité des soins, qualité de service, comportements et relations, organisation du travail, intrusions, manque d’information,…
La médiation, qui peut être demandée par chacun d’entre nous, est une démarche fondée sur des entretiens individuels et des réunions plénières entre les parties concernées. Le médiateur, indépendant, impartial, compétent et diligent, spécialiste des biais de communication, accueille, reflète, questionne. Il revient sur les émotions qui se libèrent enfin, sur les situations mal vécues, prêts d’intention, présupposés, non-dits et malentendus qui dégradent les relations. Chaque partie se sent reconnue par le simple fait d’être entendue et d’écouter l’autre ; elle peut à nouveau se projeter dans une relation apaisée.
Le dirigeant en ESSMS, stimulé par toutes ces recommandations administratives, mais surtout par les attentes fondamentales des personnes et leurs besoins d’expression, doit désormais intégrer dans son management une démarche globale de transformation de la relation, dans laquelle la médiation tient une place essentielle qui bénéficie autant aux usagers qu’aux collaborateurs.
Il n’est pas nécessaire de faire partie d’un grand groupe ou d’une association nationale pour bénéficier d’un médiateur interne à la société.
Tous les établissements peuvent recourir à de cette fonction grâce aux médiateurs libéraux qui interviennent non seulement en médiation « judiciaire », mais aussi en amont des procédures, en « médiation conventionnelle ».
En recourant à la médiation, nous prenons soin de nous. Osons sortir des cadres, libérons la parole.
Carte d'identité
Auteur. Béatrice Bernard – b.mediations.sms@gmail.com
Fonction. Médiatrice et Fondatrice et dirigeante de deux sociétés du secteur médico-social : l’une de conseil auprès des opérateurs, l’autre en programmation artistique et culturelle auprès des personnes âgées.
[1] Le FALC : volet « facile à lire et à comprendre » pour lequel la Défenseur des Droits propose une disposition réglementaire afin d’en inscrire l’obligation dans le livret d’accueil, la Charte des droits, le règlement de fonctionnement et les contrats de séjour
[2] Les propositions de la COT : « Communication Orale pour Tous », dans le Guide méthodologique de Recueil du point de vue des personnes hébergées publié par l’HAS en septembre 2023
[3] Pfr Patrice Guex, CHUV Lausanne « Du patient plaignant au patient partenaire »
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